Les Dents du tigre – Maurice Leblanc – chapitre 1 -partie 2

Les Dents du tigre – Maurice Leblanc

« Qu’est-ce que j’ai ?… Est-ce du poison, moi aussi ? Oh ! j’ai peur… j’ai peur… »

Le bureau se trouvait à portée de sa main. Il saisit un crayon, approcha un bloc-notes et commença à griffonner des mots. Mais il balbutia :

« Mais non, pas la peine, puisque le préfet va lire ma lettre… Qu’est-ce que j’ai donc ? Oh ! j’ai peur… »

D’un coup il se dressa sur ses jambes et articula :

« Monsieur le secrétaire, il faut… il faut que… C’est pour cette nuit… Rien au monde n’empêchera… »

À petits pas, comme un automate, tendu par un effort de toute sa volonté, il avança vers la porte du cabinet. Mais, en route, il vacilla et dut s’asseoir une seconde fois.

Une terreur folle le secoua et il poussa des cris, si faibles, hélas ! qu’on ne pouvait l’entendre. Il s’en rendit compte, et du regard chercha une sonnette, un timbre, mais il n’y voyait plus. Un voile d’ombre semblait peser sur ses yeux.

Alors il tomba à genoux, rampa jusqu’au mur, battant l’air d’une main, comme un aveugle, et finit par toucher des boiseries. C’était le mur de séparation. Il le longea. Malheureusement son cerveau confus ne lui présentait plus qu’une image trompeuse de la pièce, de sorte qu’au lieu de tourner vers la gauche, comme il l’eût dû, il suivit le mur à droite, derrière un paravent qui masquait une petite porte.

Sa main ayant rencontré la poignée de cette porte, il réussit à ouvrir. Il balbutia : « Au secours… au secours… » et s’abattit dans une sorte de réduit qui servait de toilette au préfet de police.

« Cette nuit ! gémissait-il, croyant qu’on l’entendait et qu’il se trouvait dans le cabinet du secrétaire, cette nuit… le coup est pour cette nuit… Vous verrez…, la marque des dents… quelle horreur !… Comme je souffre !… Au secours ! C’est le poison… Sauvez-moi ! »

La voix s’éteignit. Il dit plusieurs fois, comme dans un cauchemar :

« Les dents… les dents blanches… elles se referment !… »

Puis la voix s’affaiblit encore, des sons indistincts sortirent de ses lèvres blêmes. Sa bouche parut mâcher dans le vide, comme celle de certains vieillards qui ruminent interminablement. Sa tête s’inclina peu à peu sur sa poitrine. Il poussa deux ou trois soupirs, fut secoué d’un grand frisson et ne bougea plus.

Et le râle de l’agonie commença, très bas, d’un rythme égal, avec des interruptions où un effort suprême de l’instinct semblait ranimer le souffle vacillant de l’esprit et susciter dans les yeux éteints comme des lueurs de conscience.

À cinq heures moins dix, le préfet de police entrait dans son cabinet de travail.

M. Desmalions, qui occupait son poste depuis quelques années avec une autorité à laquelle tout le monde rendait hommage, était un homme de cinquante ans, lourd d’aspect, mais de figure intelligente et fine. Sa mise – veston et pantalon gris, guêtres blanches, cravate flottante – n’avait rien d’une mise de fonctionnaire. Les manières étaient dégagées, simples, pleines de bonhomie et de rondeur.

Ayant sonné, il fut aussitôt rejoint par son secrétaire auquel il demanda :

« Les personnes que j’ai convoquées sont ici ?

– Oui, monsieur le préfet, et j’ai donné l’ordre qu’on les fît attendre dans des pièces différentes.

– Oh ! il n’y avait pas d’inconvénient à ce qu’elles pussent communiquer entre elles. Cependant… cela vaut mieux. J’espère que l’ambassadeur des États-Unis ne s’est pas dérangé lui-même ?…

– Non, monsieur le préfet.

– Vous avez les cartes de ces messieurs ?

– Voici. »

Le préfet de police prit les cinq cartes qu’on lui tendait et lut :

Archibald Bright,
Premier secrétaire de l’ambassade des États-Unis.

Maître lepertuis,
Notaire.

Juan Cacérès,
Attaché à la légation du Pérou.

le commandant Comte d’Astrignac,
en retraite.
La cinquième carte portait simplement un nom sans adresse ni autre désignation : Don Luis Perenna.
« J’ai bien envie de le voir, celui-là, fit M. Desmalions. Il m’intéresse diablement !… Vous avez lu le rapport de la Légion étrangère ?

– Oui, monsieur le préfet, et j’avoue que, moi aussi, ce monsieur m’intrigue…

– N’est-ce pas ? Quel courage ! Une sorte de fou héroïque et vraiment prodigieux. Et puis ce surnom d’Arsène Lupin, que ses camarades lui avaient donné, tellement il les dominait et les stupéfiait !… Il y a combien de temps qu’Arsène Lupin est mort ?

– Deux ans avant la guerre, monsieur le préfet. On a retrouvé son cadavre et celui de Mme Kesselbach sous les décombres d’un petit chalet incendié, non loin de la frontière du Luxembourg. L’enquête a prouvé qu’il avait étranglé cette monstrueuse Mme Kesselbach, dont les crimes furent découverts par la suite, et qu’il s’était pendu après avoir mis le feu au chalet.

– C’est bien la fin que méritait ce damné personnage, dit M. Desmalions, et j’avoue que, pour ma part, je préfère de beaucoup n’avoir pas à le combattre… Voyons, où en sommes-nous ? Le dossier de l’héritage Mornington est prêt ?

– Sur votre bureau, monsieur le préfet.

– Bien. Mais j’oubliais… L’inspecteur Vérot est-il arrivé ?

– Oui, monsieur le préfet, il doit être à l’infirmerie, en train de se réconforter.

– Qu’est-ce qu’il avait donc ?

– Il m’a paru dans un drôle d’état, assez malade.

– Comment ? Expliquez-moi donc… »

Le secrétaire raconta l’entrevue qu’il avait eue avec l’inspecteur Vérot.

« Et vous dites qu’il m’a laissé une lettre ? fit M. Desmalions d’un air soucieux. Où est-elle ?

– Dans le dossier, monsieur le préfet.

— Bizarre… tout cela est bizarre. Vérot est un inspecteur de premier ordre, d’un esprit très rassis, et s’il s’inquiète ce n’est pas à la légère. Ayez donc l’obligeance de me l’amener. Pendant ce temps-là, je vais prendre connaissance du courrier. »

Le secrétaire s’en alla rapidement. Quand il revint, cinq minutes plus tard, il annonça, d’un air surpris, qu’il n’avait pas trouvé l’inspecteur Vérot.

« Et ce qu’il y a de plus curieux, monsieur le préfet, c’est que l’huissier qui l’avait vu sortir d’ici l’a vu rentrer presque aussitôt, et qu’il ne l’a pas vu sortir une seconde fois.

– Peut-être n’aura-t-il fait que traverser cette pièce pour passer chez vous.

– Chez moi, monsieur le préfet ? Je n’ai pas bougé de chez moi.

– Alors c’est incompréhensible…

– Incompréhensible… à moins d’admettre que l’huissier ait eu un moment d’inattention puisque Vérot n’est ni ici ni à côté.

– Évidemment. Sans doute aura-t-il été prendre l’air et va-t-il revenir d’un instant à l’autre. Je n’ai d’ailleurs pas besoin de lui dès le début. »

Le préfet regarda sa montre.

« Cinq heures dix. Veuillez dire à l’huissier qu’il introduise ces messieurs… Ah ! cependant… »

M. Desmalions hésita. En feuilletant le dossier, il avait trouvé la lettre de Vérot. C’était une grande enveloppe de commerce jaune, au coin de laquelle se trouvait l’inscription : « Café du Pont-Neuf. »

Le secrétaire insinua :

« Étant donné l’absence de Vérot et les paroles qu’il m’a dites, je crois urgent, monsieur le préfet, que vous preniez connaissance de cette lettre. »

M. Desmalions réfléchit.

« Oui, peut-être avez-vous raison. »

Puis, se décidant, il mit un stylet dans le haut de l’enveloppe et coupa vivement. Un cri lui échappa :

« Ah ! non, celle-là est raide.

– Qu’est-ce qu’il y a donc, monsieur le préfet ?

– Ce qu’il y a ? Tenez… une feuille de papier blanc… Voilà tout ce que contient l’enveloppe.

– Impossible !

– Regardez… une simple feuille pliée en quatre… Pas un mot dessus.

– Pourtant Vérot m’a dit, en propres termes, qu’il avait mis là-dedans tout ce qu’il savait de l’affaire…

– Il vous l’a dit, mais vous voyez bien… Vraiment, si je ne connaissais pas l’inspecteur Vérot, je croirais à une plaisanterie…

– Une distraction, monsieur le préfet, tout au plus.

– Certes, une distraction, mais qui m’étonne de sa part. On n’a pas de distraction quand il s’agit de la vie de deux personnes. Car il vous a bien averti qu’un double assassinat était combiné pour cette nuit ?

– Oui, monsieur le préfet, pour cette nuit, et dans des conditions particulièrement effrayantes… diaboliques, m’a-t-il dit. »

M. Desmalions se promenait à travers la pièce, les mains au dos. Il s’arrêta devant une petite table.

« Qu’est-ce que c’est que ce paquet à mon adresse ? « Monsieur le préfet de police… À ouvrir en cas d’accident. »

– En effet, dit le secrétaire, je n’y pensais pas… C’est encore de l’inspecteur Vérot, une chose importante selon lui, et qui sert de complément et d’explication au contenu de la lettre.

– Ma foi, dit M. Desmalions, qui ne put s’empêcher de sourire, la lettre en a besoin d’explication, et, quoiqu’il ne soit pas question d’accident, je n’hésite pas. »

Tout en parlant, il avait coupé une ficelle et découvert, sous le papier qui l’enveloppait, une boîte, une petite boîte en carton, comme les pharmaciens en emploient, mais salie celle-là, abîmée par l’usage qu’on en avait fait.

Il souleva le couvercle.

Dans le carton, il y avait des feuilles d’ouate, assez malpropres également, et au milieu de ces feuilles une demi-tablette de chocolat.


chapitre 1 :  découpage 1 – découpage 2 – découpage 3 – découpage 4


Les dents du tigre – cette oeuvre fait partie du domaine public

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2017-03-21T15:51:51+00:00 Tags: , , |
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